Périples d'une cheminée du Languedoc

Les architectes du XVIIIe siècle n’ont pas attendu la culture du recyclage pour réutiliser les pièces maîtresses des monuments de l’époque. L’histoire de la cheminée qui orne la salle des officiers des chasses illustre cette façon de joindre l’économie à l’esthétique.

Été 1767, les écus manquent…

Commencée en 1767, la construction de La Muette se voit rapidement rattrapée par les problèmes de trésorerie de la couronne. Alors que l’aménagement de la première section du pavillon se termine, le marquis de Marigny, architecte en chef des bâtiments du roi, invite son collègue en charge du chantier, Nicolas Galant, à faire des économies. La thématique était présente dans leur correspondance depuis la fin de l’année 1766, comme en témoigne une lettre du 14 décembre de Marigny à Galant dont vous trouverez un extrait ci-après.

On fait donc attention à la dépense, et pour ce qui est de l’aménagement de la salle des officiers des chasses, Nicolas Galant sera finalement prié de faire un peu de « récup’ », notamment au niveau des cheminées.

Extrait de la lettre
de Marigny à Galant

« Vous me marquez avoir besoin de plaques et réchauds de fer de fonte pour le château et pour le nouveau pavillon. Mais vous ne me spécifiez point les cheminées pour lesquelles vous avez besoin de plaques, non plus que l’usage auquel vous destinez les réchauds de fer. Il est nécessaire que vous entriez dans ce détail pour que je puisse juger de la nécessité de cette fourniture. […] Le Roi est chargé de tant d’autres dépenses absolument nécessaires, qu’à moins que celle-là ne soit dans le même rang, je ne saurais l’allouer. »

Chasse aux trésors (de Versailles)

Chargé de l’exécution du plan de Gabriel, le 1er architecte de La Muette, Nicolas Galant s’est pris de passion pour ce pavillon encore en construction. Des économies s’imposent ? Qu’à cela ne tienne ! Encouragé par Marigny dans sa démarche, il se rend lui-même au magasin des marbre du château de Versailles, situé rue de La Pompe (aujourd’hui rue Carnot), et déniche la pépite : une imposante cheminée en « marbre rouge du Languedoc », matériau issu d’une seule et unique carrière située à Caunes, près de Minerve. Selon toute vraisemblance, la pièce proviendrait du Grand Trianon où des démontages de cheminée ont eu lieu en 1749. Dans sa lettre du 22 septembre 1767, Galant évoque ainsi « deux chambranles de démolition, dont un de marbre de Languedoc de 6 pieds 9 pouces de long sur 4 pieds 2 pouces 6 lignes de hauteur, sur la tablette ladite cheminée garnie de revêtement de 8 pouces 1⁄2 de largeur, sans foyer. L’autre chambranle de marbre de vert Campan de 3 pieds 7 pouces 6 lignes de longueur hors œuvre, sur 3 pieds 2 pouces 6 lignes de hauteur, sur la tablette de 10 à 11 pouces de largeur avec revêtement sans foyer. »

Trop luxueuse pour un pavillon de chasse ?

Galant demande alors à Marigny que lui soit donné un petit bloc de marbre nécessaire pour remplacer le plateau d’origine, manquant. “Contentez-vous de réaliser un plateau en bois et de le peindre en faux marbre !” répondra en substance l’économe marquis. Nicolas Galant s’en contentera, mais il passe outre les commentaires ombrageux du marquis quant à son choix des luxueuses plaques de cheminée. Datant de 1725, elles représentent l’épisode de la légende d’Hercule vendu comme esclave par Mercure à la Reine de Lydie Omphale. Ce séduisant ouvrage, destiné à réfléchir la chaleur des flammes qui viendront éclairer le héros en esclavage amoureux, est une petite victoire de Nicolas Galant sur son supérieur – de l’esthétique sur l’économie.

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